Il y a des fermes où l’on perpétue une tradition. Et il y en a d’autres où l’on choisit aussi de la faire évoluer. À la Ferme Sylfield, à Contrecœur, quatre générations se sont succédé avec la même volonté de produire des aliments de qualité, tout en adaptant leurs pratiques aux réalités de leur époque. Aujourd’hui, cette ferme laitière familiale certifiée biologique (la seule de l’est de la Montérégie !) élève 75 vaches, cultive près de 1 000 arpents de terre et continue d’innover avec une conviction bien ancrée : travailler avec la nature plutôt que contre elle.
Notre récit débute en 1942, lorsque Hector Handfield achète la terre familiale sur le rang du Brûlé, y construit la maison et y déménage même, depuis le « Petit-Rang », sa vieille grange qui tient encore debout aujourd’hui.
Cinquante ans plus tard, en 1992, Sylvain Handfield et Josée Dumais prennent officiellement la relève. Pour Sylvain, reprendre la ferme allait de soi : à seize ans, il prenait déjà toutes les décisions de la ferme. Tranquillement, ils font grandir leur ferme en superficie et en quotas de lait, dont la gestion relève de la Fédération des producteurs de lait du Québec.
Pour leurs trois enfants, le chemin vers l’agriculture s’est fait à leur propre rythme. Alexandra croyait d’abord vouloir faire carrière dans un autre domaine. En voyant ses parents consacrer autant d’heures à la ferme, elle hésitait à emprunter la même voie. Mais la passion l’a finalement rattrapée : « Quand on aime ce qu’on fait, même si c’est beaucoup de travail, on ne voit pas les journées passer. »
Après des études en production animale puis en agronomie, elle est revenue à la ferme familiale. Pendant ce temps, son frère Maxime obtient son diplôme en gestion d’entreprise agricole et décroche un emploi ailleurs. Il prend une année sabbatique pour revenir à la ferme familiale afin de remplacer Alexandra durant son congé de maternité. Il n’est finalement jamais reparti. Leur sœur Jessica, quant à elle, poursuit des études en santé animale et vient régulièrement prêter main-forte pour prendre soin de « ses » vaches.
S’il y a un moment qui a profondément marqué l’histoire récente de la Ferme Sylfield, c’est bien la décision de se tourner vers l’agriculture biologique. Josée se souvient d’un profond désir de retrouver son autonomie : « Je produisais, mais je ne décidais plus rien. J’ai préféré travailler avec la nature. »
Dès 2012, la famille commence donc à modifier ses pratiques en adoptant les cultures de couverture et le semis direct. Puis, en 2017, elle entreprend officiellement sa transition vers le biologique. Ce choix n’a pas été sans inquiétude.
« Les vendeurs, les représentants, même certains vétérinaires nous disaient que ce serait trop difficile. C’était épeurant, mais on s’est entouré d’autres producteurs biologiques et on a continué à apprendre. », se souvient la famille.
Aujourd’hui, cette vision se traduit dans toutes les facettes de leur production.
Les vaches reçoivent une alimentation entièrement biologique, produite dans leurs champs, et principalement composée de fourrages, comme le veut leur nature de ruminants. Durant la belle saison, les animaux profitent également des pâturages. Les antibiotiques et les hormones ne sont utilisés qu’en cas d’extrême nécessité afin de sauver la vie d’un animal, avec des règles beaucoup plus strictes qu’en production conventionnelle. Les veaux sont élevés en groupe et nourris au lait cru pendant leurs premiers mois de vie.
Ces pratiques donnent des résultats concrets : « Nous avons même déjà eu un vétérinaire qui voulait étudier un nouveau protocole contre les infections. Ses résultats ont été non concluants parce que nos vaches étaient trop en santé et combattaient d’elles-mêmes les infections. »
La longévité des animaux en témoigne également : alors qu’une vache laitière vit en moyenne quatre ans dans un élevage conventionnel, celles de la Ferme Sylfield atteignent fréquemment huit à dix ans. Cette année, la famille a d’ailleurs reçu une distinction pour l'excellente immunité de son troupeau.
Si les robots de traite permettent désormais aux vaches de choisir elles-mêmes le moment où elles souhaitent être traites, la famille ne se tourne pas les pouces pour autant.
« On travaille avec du vivant et avec la météo. Ce sont eux qui décident de notre journée », résume Josée.
La famille veille au bien-être du troupeau, nourrit les animaux, entretient les bâtiments et travaille aux champs selon les saisons. L’été, puisque les animaux vont beaucoup à l’extérieur, le train – la routine de soins matin et soir – est plus court, ce qui leur permet de se consacrer aux cultures et aux récoltes. L’hiver laisse davantage de place à la planification, aux formations, au bûchage et à l’exploitation de leur érablière de plus de mille entailles.
« L’hiver, on travaille environ 40 heures par semaine, c’est relax. L’été, c’est plutôt entre 60 et 80 heures… parfois davantage », raconte Alexandra.
Comme bien des producteurs agricoles, la famille Handfield-Dumais doit composer avec une multitude de défis : les changements climatiques, le manque de main-d’œuvre, la hausse des coûts et la rareté des terres agricoles.
Mais le plus grand défi est bien souvent… administratif.
« Je ne pensais pas étudier en agronomie juste pour faire du papier », lance Alexandra. Chaque intervention auprès des animaux (et même l’absence d’intervention lorsqu’on choisit de faire confiance à la nature pour régler un problème !), chaque opération dans les champs et même le moindre changement dans la température de l’eau municipale doit être documentée avec précision. Ce travail représente désormais plusieurs journées par semaine.
À cela s’ajoute une autre réalité qui les préoccupe : la mise en marché du lait biologique. Ne cherchez pas sur les tablettes de votre épicerie un carton de lait biologique portant le nom de la Ferme Sylfield. Au Québec, tout le lait biologique est récupéré et mélangé dans un même camion pour être acheminé à travers la chaîne d’approvisionnement.
Mais ce que la famille regrette surtout, c’est que le lait biologique demeure si peu accessible pour le consommateur. Selon eux, la faible prime versée aux producteurs biologiques ne justifie pas l’importante différence de prix observée en épicerie : « Le producteur biologique reçoit environ dix sous de plus par litre, alors que le détaillant le vend plusieurs dollars plus cher. »
Ils soulignent aussi que le lait biologique est souvent présenté dans les sections réservées aux produits naturels ou aux boissons végétales plutôt qu’aux côtés des laits conventionnels, ce qui limite sa visibilité auprès des consommateurs.
Malgré les obstacles, l’enthousiasme demeure intact. Ce qui les rend le plus fiers n’est pas seulement de voir la relève poursuivre l’aventure familiale. C’est aussi de constater, année après année, que leurs sols gagnent en santé, que leurs animaux sont plus robustes et que les décisions prises il y a près de dix ans portent leurs fruits.
« On dirait qu’on prend toujours plein de petites décisions, puis lorsqu’on regarde en arrière, on réalise tout le chemin parcouru », explique Alexandra.
Ils poursuivent sans cesse leurs essais, lectures et expérimentations. À leurs yeux, apprendre fait partie intégrante du métier. Il leur est même arrivé qu’un chercheur leur présente un projet… qu’ils expérimentaient déjà depuis deux ans sur leur ferme.
Avant de conclure, la famille lance un message simple aux consommateurs : privilégier les produits d’ici.
Acheter local, rappellent-ils, c’est soutenir les producteurs, faire vivre les régions et préserver la diversité des paysages ruraux québécois. Ils invitent également les citoyens à faire preuve de compréhension envers les réalités du métier, qu’il s’agisse du partage de la route avec la machinerie agricole, des odeurs liées aux activités de la ferme, ou encore du respect des terres cultivées où les déchets peuvent briser la machinerie et, pire encore, intoxiquer les animaux.
Et lorsqu’on leur demande de compléter la phrase « Être producteur agricole, c’est… », leur réponse est aussi simple que révélatrice : « Un mode de vie. »